Christophe Leclercq, a été invité à participer à Affaires Européennes, un nouveau podcast hebdomadaire proposé par Europod. Le deuxième épisode est désormais disponible, et un autre suivra la prochaine semaine ! Pourquoi n’existe-t-il toujours pas de grand média européen destiné au grand public ? Dans ce deuxième épisode d’Affaires européennes, un échange qui analysent les raisons politiques et économiques. Relations entre médias et gouvernements nationaux, modèles économiques fragilisés par internet, domination des plateformes numériques et difficulté à faire émerger des acteurs transnationaux. Ici la transcription.
Antoine Lheureux: Bonjour et bienvenue dans ce second épisode d’Affaires européennes. Nous poursuivons notre échange avec Christophe Leclercq, fondateur et ancien dirigeant d’Euractiv. Dans le premier épisode, nous avons vu comment les médias sont progressivement entrés dans le champ des politiques publiques européennes. Dans ce second épisode, nous changeons de focale. Il ne s’agit plus seulement de politiques publiques, mais de rapports de pouvoir. Pourquoi, malgré l’émergence de médias spécialisés influents à Bruxelles, n’existe-t-il toujours pas de grand média européen grand public ? Quels équilibres politiques, économiques et institutionnels freinent son émergence ?
Christophe Leclercq, l’explication qui revient souvent pour expliquer l’absence d’un média européen grand public est l’inexistence d’un véritable espace public européen et des habitudes culturelles trop différentes. Est-ce, selon vous, la raison principale ou un argument qui masque d’autres blocages plus structurants?
Christophe Leclercq: J’ai longtemps dit qu’un espace public européen, c’est un rêve que je partage, mais un rêve. Aujourd’hui, ça commence à exister. On reparlera des médias sociaux qui, finalement, sont plus l’expression de cet espace public européen que les médias eux-mêmes. Pourquoi est-ce que les médias sont soit ultra-spécialisés sur Bruxelles, soit nationaux ? Il y a effectivement plusieurs raisons. On mentionne toujours les langues, soit-disant une barrière, et également les cultures différentes. C’est vrai, mais ça n’empêcherait pas forcément l’émergence de groupes média qui sont des éditions spécialisées, adaptées dans les différentes langues et dans les différentes cultures, en tout cas en ciblant un certain nombre d’audience spécialisée ou de thèmes spécialisés. C’est sûr qu’on ne peut pas faire un grand média qui couvre tout pour tout le monde. Ça n’existe pas. Un média est défini par son contenu, mais avant tout par son audience spécifique.Le contexte politique, c’est que les médias sont avant tout la chasse gardée des gouvernements nationaux, un peu comme la défense ou l’éducation. Il y a eu, en tout cas, beaucoup de débats autour des institutions sur le potentiel pour l’Union européenne de s’occuper aussi des médias. Pendant longtemps, l’Union européenne a été perçue par les éditeurs de médias comme un problème.
Antoine Lheureux: C’est-à-dire?
Christophe Leclercq: Essentiellement, les limitations de la publicité qui constituent un revenu important pour les médias privés et également les contrôles sur la concentration des médias. La plupart des collèges de la Commission dans le passé ont eu un groupe d’experts ou un groupe de commissaires qui s’occupait avant tout d’essayer de mettre en oeuvre les règles de concurrence au niveau national, avec beaucoup de réticence des gouvernements concernés, bien entendu.
Antoine Lheureux: Donc l’ UE a une part de responsabilité dans la situation actuelle?
Christophe Leclercq: Je pense qu’elle est co-responsable. L’union européenne s’est occupée dans le passé de grands secteurs comme l’acier, l’agriculture, l’automobile, etc. Elle a procédé à tâtons, je dirais, dans le domaine des médias. Il y a eu la création d’une direction des médias dans la direction générale qui s’occupe des télécoms et de connect. Je le redis encore une fois. Oui, bien sûr. Au sein de la Commission européenne, il y a la DG Connect qui s’occupe des télécoms, d’autres technologies et récemment… Pardon, je le redis encore une fois, décidément. Non, il n’y a pas de souci. Au sein de la Commission européenne, on a la DG Connect qui a des politiques de soutien aux médias qui venaient de la DG Communication. Et c’était une bonne chose. Ceci a été regroupé au sein de la direction média qui existe depuis 11 ans. Et j’ai supposé qu’il y aurait le développement d’une politique industrielle autour de ça, qui était d’ailleurs appelée également par les parlementaires européens. Mais au lieu d’avoir une politique industrielle, on a eu une politique réglementaire qui s’est axée essentiellement sur le fait de réguler les plateformes américaines, DSA, DMA, Media Freedom Act et d’autres encore. Des choses, des développements qui sont bons, qui sont, à mon avis, solides et qu’il faut mettre en oeuvre, mais qui sont tout à fait insuffisants. On a oublié la dimension entrepreneuriale qui ne venait pas suffisamment des médias eux-mêmes et qui n’a pas été encouragée au niveau de l’Union européenne.
Antoine Lheureux: Si l’on regarde le secteur des médias avec un regard d’économiste, en quoi son modèle économique rend-il particulièrement difficile l’émergence d’un acteur européen de grande taille ?
Christophe Leclercq: En principe, l’évolution du modèle économique devrait justement favoriser l’émergence d’acteurs plus grands. Je vais y revenir. Ce qui l’a empêché, ce n’est pas la dimension économique, c’est plutôt les habitudes. D’abord, il y a des relations symbiotiques entre les gouvernements nationaux et les médias nationaux qui également tiennent parfois à des subventions et en tout cas un accès privilégié à des sources, etc. Et puis, il y a les habitudes des médias eux-mêmes. Les médias ne peuvent pas se contenter de blâmer les autorités publiques pour leurs difficultés et pour l’absence de grands acteurs de niveau européen. La plupart des éditeurs, donc de manageant, le management des journaux sont des anciens journalistes qui sont très bons sur le contenu, peut-être moins bons dans la dimension technologique ou commerciale. Les nouveaux modèles de revenus n’ont pas été suffisamment explorés. Enfin, l’élément principal, l’éléphant dans la pièce, je dirais, c’est l’arrivée d’Internet. Internet qui a réduit les deux principales sources de revenus des médias, c’est-à-dire d’une part, la publicité qui est partie pour 90% vers les plateformes américaines et d’autre part, les abonnements qui ont été remis en par l’accès à des contenus gratuits. Les abonnements reprennent un peu dernièrement, mais ça reste insuffisant. Et donc, des médias se seraient probablement développés plus vite à l’échelle européenne s’ils avaient été florissants et si les investisseurs s’étaient intéressés à ce secteur. Au lieu d’investisseurs attirés par la croissance économique de ce secteur, on a eu des investisseurs oligarques qui étaient plutôt intéressés par l’acquisition d’influence ou en tout cas de bonne réputation.
Antoine Lheureux: Et aujourd’hui, le secteur des médias se trouve dans une situation préoccupante. C’ est inexorable ou il y a de l’ espoir ?
Christophe Leclercq: Je regarderai aussi les propriétaires des médias. Vous avez beaucoup de groupes familiaux ou d’oligarques, parfois bienveillants. Je dirais qu’à l’ouest, souvent, ils sont bienveillants, à l’est, c’est un petit peu différent. Ces gens-là n’ont pas forcément une vision à 10 ans. Regardez également les moyennes d’âge, la sociologie, des gens qui dirigent les médias. Ce ne sont pas forcément des gens qui peuvent se projeter en 2050. Et pourtant, la logique économique voudrait qu’il y ait des évolutions radicales. Pour moi, il y a trois façons d’évoluer pour les médias. La principale, c’est de mourir. Et c’est le cas d’une grande partie des titres qui existaient dans le passé. Au cours des 20 dernières années, on a perdu la moitié des journalistes qui travaillaient dans les médias en Europe. La deuxième façon, c’est la coopération et c’est le mode traditionnel en Europe. On coopère parfois de façon un peu superficielle et surtout, on ne va pas sur le marché de l’autre. C’est le principe du partage des marchés qui n’est pas forcément illégal d’un point de vue de droits de la concurrence, parce qu’on parle de marchés relativement petits et nationaux. Et la troisième voie, c’est la consolidation. La consolidation que j’appelle de mes voeux, qui peut se faire dans certains cas, mais qui est pour l’instant insuffisante.
Antoine Lheureux: Pourquoi la consolidation?
Christophe Leclercq: Parce qu’on part d’un secteur de coûts variables à un secteur de coûts fixes. Les coûts fixes doivent être répartis sur des surfaces plus grandes. Réfléchissez aux médias traditionnels, les journaux papier. L’impression des journaux, la distribution, etc, c’était des coûts variables qui pouvaient justifier des journaux à échelle très réduite. Aujourd’hui, ce sont essentiellement des coûts fixes. D’abord, les journalistes et surtout les réseaux de journalistes dont on peut espérer qu’ils constituent un coût fixe. Deuxièmement, tout ce qui est informat informatique, depuis l’informatique traditionnelle jusqu’au content management system, en passant par l’intelligence artificielle. Et troisièmement, la promotion, la création de produits nouveaux et les marques. Je rappelle d’ailleurs que les marques des médias restent très puissantes. C’est leur actif principal. Et on pourrait tout à fait envisager de regrouper des marques en les préservant, en regroupant les coûts fixes que constitue l’informatique et en préservant les marques nationales et donc aussi les salles de presse nationales au sein de groupes transnationaux plus grands. Parce que pour l’instant, le problème, c’est que les médias européens sont une myriade de nains confrontés à un oligopole américain.
Antoine Lheureux: Vous parlez de consolidation mais la consolidation transnationale des médias est parfois perçue comme une menace pour la liberté de la presse. Est-ce un faux débat, ou une ligne rouge politique impossible à franchir en Europe ?
Christophe Leclercq: Je pense que ça dépend des conditions. Prenons un exemple, l’Europe centrale. Au moment du grand élargissement en 2004, il y avait beaucoup plus de groupes de presse occidentaux d’entreprises, essentiellement allemands, suisses et américains, les Américains étaient bons à l’époque, qui investissaient en Europe centrale. Et c’était un moment à la fois de qualité et de pluralisme dans ces pays-là. Depuis, les modèles économiques se sont détériorés La valeur de ces actifs est devenue faible et des oligarques ont racheté ces médias et maintenant, ils sont dans un mode de subvention par les gouvernements nationaux ou d’achat d’influence. La presse s’est fortement détériorée en Europe centrale alors que la phase précédente transnationale était nettement meilleure. Si des médias occidentaux en Europe se rassemblent, bien entendu, ils garderaient leur marque nationale, bien entendu, ils garderaient leurs équipes de journalistes au plan national et ils rencontreraient ce que j’ai appelé les coûts fixes en devenant plus compétitifs. Ça permettrait aussi de mieux se rassembler dans les négociations vis-à-vis des GAFA, négociations qui sont très importantes sur le copyright et dans le futur, sur l’intelligence artificielle.
Antoine Lheureux: Si l’on met bout à bout ces rapports de force économiques, nationaux et institutionnels, peut-on encore imaginer l’émergence d’un grand média européen… ou faut-il repenser complètement la manière dont l’Europe structure son espace informationnel ?
Christophe Leclercq: Je pense qu’il faut plusieurs grands médias européens. Ils doivent être réunis non pas par une langue dans le futur, mais plutôt par une orientation. Il y a certainement la possibilité de développer des médias, mais beaucoup plus de médias sociaux pour les jeunes. Et par ailleurs, je trouverais assez logique que certains grands journaux de centre gauche se rassemblent et que certains journaux de centre droit se rassemblent aussi séparément. Pour ce qui concerne les médias nationalistes, ça va être plus difficile pour eux de se mettre d’accord, bien sûr.
Antoine Lheureux: Ce que vous décrivez, Christophe, c’est donc moins l’absence d’un espace public européen que le résultat d’un enchevêtrement de rapports de pouvoir : économiques, nationaux et institutionnels. Autrement dit, l’absence d’un grand média européen ne tient pas à un manque d’idées ou de talents, mais à des équilibres profondément ancrés, que ni les États membres, ni l’Union européenne, ni même les acteurs des médias n’ont réellement cherché à bousculer.
Une situation qui éclaire, au fond, les limites structurelles du paysage médiatique européen aujourd’hui. Mais est-ce encore la question centrale ?
Christophe Leclercq: Depuis que le débat sur un média européen existe, le secteur a été profondément bousculé par l’arrivée des plateformes numériques. Désormais, l’enjeu ne se limite plus à l’émergence d’acteurs médiatiques européens, mais à la capacité de l’Union européenne à préserver un espace informationnel pluraliste, fiable et démocratique dans un environnement dominé par des plateformes globales et, de plus en plus, par l’intelligence artificielle. C’est ce basculement que nous aborderons dans le troisième et dernier épisode de cette mini-série : les choix politiques de l’Union européenne face aux plateformes et à l’IA.
