Christophe Leclercq, a été invité à participer à Affaires Européennes. Dans ce troisième et dernier épisode d’Affaires Européennes, est abordé la question des médias européens sous un angle plus large : celui de la souveraineté informationnelle. Depuis les premiers débats sur la création d’un grand média européen, le paysage de l’information s’est profondément transformé. Les plateformes numériques, puis l’intelligence artificielle, ont bouleversé les équilibres du secteur et déplacé le cœur du problème : au-delà des médias eux-mêmes, c’est désormais la maîtrise de l’espace informationnel qui est en jeu. Face à la domination des grandes plateformes globales et aux risques de désinformation, l’Union européenne peut-elle réellement reprendre la main ? La régulation suffit-elle ou faut-il développer de nouvelles infrastructures européennes de l’information ?
Antoine Lheureux: Merci d’écouter Affaires Européennes, dans les deux premiers épisodes, nous avons analysé comment les médias sont progressivement entrés dans le champ des politiques publiques européennes, puis comment les rapports de pouvoir notamment ont empêché l’émergence d’un grand média européen. Mais cette question est-elle encore centrale ? Depuis l’émergence de ce débat, le paysage informationnel a été profondément transformé par l’arrivée des plateformes numériques et désormais par l’intelligence artificielle. Dans ce troisième épisode, nous abordons la question sous son angle le plus politique : la capacité de l’Union européenne à reprendre la main sur son espace informationnel. Et nous le faisons toujours avec Christophe Leclercq, fondateur et ancien dirigeant d’Euractiv et maintenant dirigeant du think tank media lab.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, un mot sur l’Europe Media Lab – comment vous le décririez en 2 mots et quelle est sa légitimité sur le sujet que j’ai décrit en introduction?
Christophe Leclercq: Au fond, qui suis-je pour parler de ça ? Bonne question. En plus d’avoir… Je m’excuse, mais tu as fait un top, donc je vais re- Je vais re- C’était bien quand même, Roche. Au fond… J’y vais ? Vous y allez. Au fond, qui suis-je pour parler de ça légitimement ? Bonne question. En plus d’avoir créé Euractive, développé dans 12 pays, c’est assez substantiel, j’ai également fait partie en 2018 du groupe d’experts dits de haut niveau concernant la désinformation. Et depuis, notre organisation fait partie des cercles qui s’occupent de fact-checking et de désinformation, notamment European Digital Media Observatory. Alors, qu’est-ce que notre Think Do Tank, comme on l’appelle ? On aime bien la dimension do. Jean Monnet disait que L’action inspire la réflexion et non pas la réflexion qui inspire l’action. On a trois piliers principaux. D’abord, en parallèle à Euractiv, on a lancé le programme d’innovation sur les médias Stars For Media, qui a aidé 130 médias à accélérer la modernisation, soit de leur newsroom, soit de leur modèle de revenus. Deuxièmement, on a lancé la Maison du Media Lab, qui consiste à tripler le nombre de correspondantes presses d’Europe de l’Est à Bruxelles. Il y en avait très peu, par rapport à l’élargissement qui se prépare. Et troisièmement, on va y venir, les Trusted European platforms, c’est-à-dire les plateformes européennes de confiance. Donc, il y a deux éléments, je dirais plutôt pratiques de terrain, d’où Star sur Media et la Maison du Media Lab. Et pour nous, les trusted European Platform, c’est plus un rôle de réflexion et de labellisation par ce que d’autres font.
Antoine Lheureux: On va en parler parce que les Trusted European Platforms, ou plateformes européennes de confiance ont un lien direct avec notre sujet du jour, qui concerne notre espace informationnel. A ce propos, depuis plusieurs années, l’Union européenne s’inquiète de la dégradation de cet espace : désinformation, polarisation, perte de confiance. Selon vous, à quel moment cette question devient-elle un véritable problème politique, et pas seulement un sujet conjoncturel lié aux périodes électorales ?
Christophe Leclercq: Traditionnellement, en effet, l’Union européenne s’occupe de ces questions à deux moments, soit quand il y a une grande crise, par exemple au moment du COVID, il y a beaucoup d’informations conspirationnistes et anti-vaccins qui se sont développés, donc il y a eu un vrai effort à ce sujet, soit, vous y faisiez allusion un an avant les élections et c’est trop tard. C’est trop tard pour créer ce que j’appellerais des infrastructures de la démocratie. Le journalisme, d’une part, et les médias sociaux d’autre part, sont les grandes infrastructures de la démocratie aujourd’hui, complétant bien entendu les institutions comme les Parlements. Il faut avoir une politique un peu plus visionnaire concernant la construction de ces infrastructures. Pour l’instant, le journalisme en Europe, à part les médias spécialisés, est essentiellement national et donc quelque part, souverain. Par contre, les plateformes de médias sociaux sont essentiellement américaines ou chinoises et c’est un problème.
Antoine Lheureux: Et c’est aujourd’hui un problème politique. Est-ce que l’identification de ce problème, il a émergé dès le début des années 2000, quand les plateformes sont nées. Ou alors, est-ce que ça a pris plus de temps ? À quel moment, d’après vous, c’est vraiment devenu un souci pour les institutions ?
Christophe Leclercq: C’est devenu un vrai problème lors de la première élection de Trump et malheureusement, on a perdu du temps. C’est à ce moment-là qu’on aurait dû, d’une part, améliorer notre défense, autre sujet, et d’autre part, créer nos propres infrastructures. Car au début du grand développement d’Internet, les Américains étaient très bienvenus ici. Et d’ailleurs, dans notre groupe d’experts de haut niveau sur la désinformation, ce qu’on nous suggérait, c’était uniquement l’auto-régulation, self-regulation. [00:05:20.300] Et on s’est battu pour que ça soit la co-régulation, c’est-à-dire self-regulation, plus la réglementation quand ce serait nécessaire. Mais les plateformes américaines et européennes ont fait un très bon travail. Ils ont une armée de lobbyistes et de juristes dans cette ville. Les commissaires européens adorent serrer la main de Zuckerberg et des autres personnalités de ces médias sociaux. Et c’est seulement il y a un an, avec la deuxième présidence de Trump, qu’on s’est rendu compte que ça ne serait plus possible. Pendant le mandat précédent [00:05:51.160] de l’Union européenne, on a développé un arsenal juridique, DSA, DMA et Media Freedom Act, qui sont très bons. De mon point de vue, il faut surtout les mettre en œuvre de façon ni rigoriste ni laxiste, tout simplement en appliquant les principes, mais c’est insuffisant. Essayer de réguler ne suffit plus. Il faut des plateformes européennes de confiance.
Antoine Lheureux: Autrement dit, il faut assumer une véritable politique industrielle européenne du numérique ?
Christophe Leclercq: Ce qu’il faut faire, c’est développer une politique industrielle. On peut aussi appeler ça une stratégie sectorielle. Le mot politique industrielle était un peu tabou dans le passé. C’était perçu comme une idée française. Aujourd’hui, c’est une idée continentale très bien relayée, par exemple en Allemagne. Qui a hébergé en novembre dernier le Sommet européen sur la souveraineté digitale, qui a été un impulseur de bon développement. Oui, l’Union européenne est consciente de ce problème. En plus de la réglementation, elle développe actuellement la dimension budgétaire. Donc, dans les priorités budgétaires à long terme, il y a un nouveau programme qui s’appelle Agora EU, qui vient en complément du programme de recherche Horizon Europe. Et dans Agora EU, il y aura un accent beaucoup plus important sur les infrastructures de la démocratie et non pas sur les industries culturelles au sens traditionnel. C’est bien, mais d’une part, c’est un développement extrêmement lent. On parle des priorités à long terme qui sont loin d’être acquises pour l’instant. Et d’autre part, je ne pense pas que des subventions aux médias sociaux européens soient la clé principale. Ça peut aider pour ce qui est de soutenir l’innovation, mais la clé, c’est le marché.
Antoine Lheureux: Est-ce que cela revient à considérer l’espace informationnel comme un enjeu stratégique au même titre que l’énergie ou la défense ?
Christophe Leclercq: Tout à fait. On doit, en plus de la réglementation des plateformes existantes, encourager l’éclosion de plateformes européennes que nous appelons de confiance. Il y en a déjà. Il y a deux types de plateformes qui sont en train de se développer. D’une part, celles qui sont issues des grands groupes audiovisuels, essentiellement du secteur public, notamment regroupés dans l’Union européenne de radiodiffusion, EBO en anglais, c’est ceux qui organisent Eurovision, donc ils savent toucher des publics très larges, et d’autre part, Arte+, la chaîne franco-allemande. Il y a d’autres projets comme CEO des startups dans le domaine de la radio télévision. Et l’autre grand groupe de plateformes européennes de confiance qui se développe, ce sont ce qu’on appelle des pure players, c’est-à-dire des nouvelles créations. Je mentionnerais W, qui a été lancé à Davos il y a quelques semaines, et d’autre part, Monnaie à Luxembourg, qui viennent en complément d’une plateforme [00:09:09.140] orientée sur les logiciels libres qui existe depuis plusieurs années, qui s’appelle Mastodonte. En voilà déjà six. Ils ont tous envie d’être labellisés pour que, notamment les institutions publiques et aussi les milieux publicitaires, sachent que ça vaut la peine de travailler avec eux.
Antoine Lheureux: Labelliser des acteurs de confiance – on en vient à l’idée centrale des Trusted European, plateforme européenne de confiance en français / le concept que vous défendez avec le medialab. Plus largement, que recouvre cette notion ?
Christophe Leclercq: D’une part, il s’agit d’avoir le marché privé et les institutions publiques qui travaillent ensemble. Donc, il ne s’agit pas de créer des éléphants blancs comme les tentatives de la Commission de créer ses propres des canaux média, dont j’ai parlé dans un épisode précédent. Et d’autre part, il s’agit d’accélérer quelque chose qui existe déjà. Donc, on a une vague. Moi qui suis assez vieux pour me souvenir de la vague des dot com, je vois qu’il va y avoir une éclosion d’initiatives. Et malheureusement, il y a plusieurs écueils et notamment le faux souverain. Je vais faire un parallèle avec ce qui se développe dans un domaine B2B, c’est-à-dire dans le domaine des services aux entreprises. Donc business to business. Business to business. On a le cloud souverain. Le cloud, ce sont les centres informatiques qui gèrent nos données. Beaucoup trop étaient aux États-Unis. Maintenant, on crée des centres informatiques en Europe et certains sont des filiales de groupes américains. Donc, [00:10:49.800] en fait, les clés informatiques continuent à être dans la Silicon Valley. C’est ce que j’appelle le faux souverain. Et je ne voudrais pas que ce soit simplement Facebook ou YouTube qui développent des filiales européennes en mettant un petit drapeau à 12 étoiles et en disant: Faites-nous confiance.On veut du vrai souverain et donc des critères clairs sur l’europanité de ces plateformes et d’autre part, sur leur respect de règles de confiance.
Antoine Lheureux: Je vais vous poser une question un peu provocatrice, mais il y a eu beaucoup d’ initiatives qui n’ ont pas vraiment marché /Pourquoi celle là marcherait en réalité ? Qu’est-ce qui vous rendrait confiant dans le fait que ce label que vous défendez fonctionne ?
Christophe Leclercq: Je dirais trois choses. Premièrement, c’est existentiel. Si on ne fait pas ça, nos démocraties vont se casser la figure. On a une montée du populisme depuis longtemps. Pour l’instant, le Parlement européen reste relativement pro européen dans sa majorité, mais ce n’est pas gagné. Cette majorité baisse chaque année et au plan national, nous n’avons pas le temps d’évoquer tous les risques de gouvernement d’extrême droite. Deuxième chose, c’est un marché florissant. La publicité qui porte sur les médias sociaux en Europe, c’est [00:12:01.380] 49 milliards d’euros. Ça augmente de 6% chaque année. C’est très profitable et c’est oligopolistique. Donc, en tant qu’ancien de chez McKinsey et ancien de la DG Concurrence à la Commission européenne, je vois un secteur qui demande de la concurrence. Et c’est possible. Les Chinois ont réussi à rentrer sur notre marché contre les Américains. Si les Chinois y arrivent sur notre marché, pourquoi pas nous-mêmes ? Et la troisième chose, j’avais évoqué le conservatisme du management des médias. Le conservatisme n’existe pas quand on crée des choses nouvelles et donc on peut partir avec des équipes nouvelles, plus jeunes, qui adoptent immédiatement les prochaines technologies. Il ne s’agit pas de faire des copies de Facebook ou YouTube. Il s’agit directement de viser les services qui vont bien fonctionner dans l’ère de l’intelligence artificielle On a beaucoup parlé dans cette série, dans cette série de trois épisodes qu’on est sur le point de conclure des institutions.
Antoine Lheureux: Qu’est-ce que vous attendez, vous, de la part des institutions ? Là, très concrètement, vous défendez ce label, vous êtes actifs, vous faites du lobbying, vous réunissez un certain nombre d’acteurs. Qu’est-ce qu’eux peuvent ou doivent, puisque c’est existentiel, faire ?
Christophe Leclercq: Ils doivent continuer à mettre en œuvre la réglementation et à voter quelques aides pour l’innovation. En plus, ce label Trusted European Platform, plateforme européenne de confiance. Il va exister de toute façon, mais ce serait bien qu’il ait la bénédiction des institutions européennes. Et le Parlement européen va dans ce sens-là. La Commission pourrait faire deux choses très concrètes: créer un groupe d’experts qui va détailler et quelque part, confirmer les critères pour être de confiance et pour être européen, et d’autre part, faire une étude de faisabilité sur les moyens à mettre en œuvre, ce qui facilitera l’accès de ces nouvelles plateformes au capitaux et ensuite au marché publicitaire. Donc, l’Union européenne là, peut se contenter d’être un simple catalyseur dans un marché qui est émergent et qui va fonctionner de toute façon.
Antoine Lheureux: Donc, les autres acteurs, vous, les entreprises qui émergent et le secteur dans son ensemble, il faut que tout le monde, finalement, y mette un peu du sien ?
Christophe Leclercq: Oui, tout à fait. Les acteurs eux-mêmes, on les connaît tous. Ils sont ouverts à ce label Trusted European des plateformes. Les institutions sont toujours un peu lentes, mais je pense que ça va accélérer. Nous parlons aujourd’hui la veille d’un conseil informel de l’Union européenne et je sais que ceci sera évoqué au moins dans les couloirs. Dans un mois, il y a le conseil formel de l’Union européenne les 19 et 20 mars. Je ne serais pas surpris que sous le chapitre Souveraineté digitale, on mentionne aussi les plateformes européennes de confiance.
Antoine Lheureux: Si tu veux en dire un mot, un mot ici, ne dis pas dans un mois ou quoi, parce que ce sera diffusé dans trois semaines.
Christophe Leclercq: D’accord, on va refaire ce point-là.
Antoine Lheureux: Peut-être la fin, juste, donne-moi les dates du Conseil. On ne va pas parler de cette semaine, mais de celui dans un mois. Si tu peux le refaire en disant le 19, 20 mars prochain, etc. Entendu.
Christophe Leclercq: Les 19 et 20 mars prochains, il y a le Conseil de l’Union européenne, donc les leaders de nos pays qui se réunissent. Ils sont déjà en train de préparer ce conseil qui doit être très important à la fois pour la défense, pour la souveraineté digitale et pour la compétitivité. Ceci est fait sur la base des rapports Draghi et l’État qu’il faut enfin mettre en œuvre. Déjà dans les couloirs, on parle d’avoir une référence aux plateformes européennes de confiance. Je ne serais pas surpris que ça figure dans les conclusions de ce sommet.
Antoine Lheureux: Ça, étape importante pour vous. Étape suivante. Ce label existe, il est en train d’être créé. Vous trouvez les organisations sur lesquelles va être imposé finalement ce label. Quelles sont les étapes à venir pour vous, très concrètement, sur ce dossier des trustees du recueil de confiance ?
Christophe Leclercq: On continue à co-construire ce label. Il ne s’agit pas pour nous de l’imposer, mais d’être ferme sur certains critères. Une fois que ça sera détaillé, on va ensuite déterminer déterminer l’organe qui attribuera ce label avec des mises à jour régulières pour éviter le faux souverain. Et ensuite, on va rentrer dans une phase de communication dans les différents événements spécialisés des médias et des plateformes et également faire un roadshow ou accompagner le roadshow des plateformes individuelles qui sont en train de lever des capitaux.
Antoine Lheureux: Enfin, où en est-on aujourd’hui dans cette démarche, et quelles seraient, selon vous, les prochaines étapes concrètes ? Plus largement, quelles sont les conditions politiques de réussite de ces Trusted European Platforms, en termes de gouvernance, de financement et de rôle respectif de l’Union européenne, des États membres et des acteurs privés, tout en préservant l’indépendance éditoriale et le pluralisme ?
Christophe Leclercq: Ce que montre cet échange, c’est que la question des médias européens ne peut plus être pensée isolément. L’enjeu est désormais plus large : celui de la capacité de l’Union européenne à organiser un espace informationnel qui soit à la fois pluraliste, fiable et démocratique, dans un environnement dominé par des acteurs globaux et des technologies en mutation rapide. Réguler reste nécessaire, mais ne suffit plus. La question qui se pose aujourd’hui est celle d’un choix politique : jusqu’où l’Union européenne est-elle prête à aller pour structurer cet espace, sans remettre en cause ses principes fondamentaux ? C’est sans doute là que se jouera, dans les années à venir, une part essentielle de la souveraineté démocratique européenne. et les Trusted European platforms pourraient représenter une partie de la solution
Antoine Lheureux: Christophe Leclercq, merci. Je rappelle que vous êtes le fondateur d’Euractiv, l’un des principaux médias européens, que vous avez dirigé pendant plus de vingt ans, et que vous dirigez aujourd’hui le think tank Europe Media Lab. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le www.Stars4Media.eu. Les liens utiles sont dans la description de cet épisode. Merci à vous de nous avoir suivis. À très bientôt pour un prochain épisode d’Affaires européennes.
