Médias européens: comment ils sont devenus un enjeu politique

Christophe Leclercq, a été invité à participer à Affaires Européennes, un nouveau podcast hebdomadaire proposé par Europod. Le premier épisode est désormais disponible, et deux autres suivront dans les prochaines semaines ! Affaires Européennes emmène les auditeurs dans les coulisses du processus décisionnel européen, en donnant la parole à ceux qui façonnent la politique à travers le continent. Pour cette série de lancement, l’accent est mis sur un secteur qui est devenu de plus en plus stratégique à Bruxelles : les médias européens. Ici la transcription.

Antoine Lheureux: Bonjour et bienvenue dans ce premier épisode d’Affaires européennes. Chaque semaine, nous entrons dans les coulisses de la décision européenne, avec celles et ceux qui la façonnent, pour en comprendre les enjeux, les arbitrages et les choix politiques. Pour ouvrir cette série, nous nous intéressons au secteur des médias européens. Nous allons tenter de comprendre ce qu’ils sont, comment ils sont progressivement entrés dans le champ des politiques publiques européennes, quels rapports de pouvoir les structurent, et quels choix politiques se posent aujourd’hui face aux plateformes et à l’intelligence artificielle. Le sujet est vaste. Nous y consacrerons donc trois épisodes, avec notre invité Christophe Leclercq. Ancien de la Commission européenne et du cabinet de conseil McKinsey, vous avez fondé puis dirigé pendant vingt ans Euractiv, aujourd’hui l’un des médias européens les plus influents à Bruxelles, que vous avez récemment cédé. Vous restez très engagé dans l’écosystème médiatique européen, notamment à travers l’Europe Media Lab, le think tank que vous dirigez. Vous défendez le concept de Trusted European Platforms, sur lequel nous reviendrons. Mais pour l’heure, il est temps d’ouvrir ce premier épisode. Revenons, pour commencer, vingt-cinq ans en arrière, en 2000. Moment où vous quittez la Commission européenne pour lancer Euractiv, dans un contexte marqué par une forte attente de transparence après la crise de la Commission Santer(air), l’arrivée d’internet et les premiers débats sur l’avenir de l’information européenne.

 

Comment, Christophe Leclercq, sont perçus les médias à ce moment-là du point de vue institutionnel européen: comme un simple marché économique ou déjà comme un enjeu politique et démocratique ?

 

Christophe Leclercq: L’union européenne a toujours eu un déficit de communication et les médias, à l’époque, étaient perçus d’une façon assez utilitariste comme un moyen de communication et non pas comme un moyen d’information et de soutien à un débat ouvert et critique. C’était particulièrement vrai pour les médias spécialisés. Il y en avait trois avant l’arrivée d’Euractiv, Agence Europe, Europolitique et European Voice. Et c’était vrai aussi pour les correspondants de la presse nationale. Mais tout ça a bien changé.

 

Antoine Lheureux: Qu’est-ce qui, à ce moment-là, rendait possible, et nécessaire, l’émergence de médias européens spécialisés comme Euractiv ?

 

Christophe Leclercq: Il y a deux choses, principalement. D’une part, un grand besoin de transparence, de transparence non seulement concernant les documents officiels, les différentes réunions, etc, mais également, surtout, concernant les prises de position des acteurs européens comme on les a appelés, c’est-à-dire essentiellement l’industrie et les ONG. Il fallait sortir de l’institutionnel. Et deuxièmement, un grand nombre de sujets qui n’étaient pas, au niveau européen, le sont devenus. On a eu une politique de l’énergie, il y a eu des crises budgétaires, maintenant, il y a une crise militaire. Enfin bref, beaucoup de sujets qui étaient purement nationaux sont devenus européens, donc il fallait élargir la couverture par la presse, y compris d’une façon plus spécialisée, plus en profondeur. C’est ce qu’on a essayé de faire avec Euractiv.

 

Antoine Lhereureux: Dans cette europanisation des sujects, quel rôle la langue a-t-elle joué ?

 

Christophe: Il fallait sortir de Bruxelles et du monolingue Euractiv, pour accompagner cette évolution. Et d’autres aussi d’ailleurs. D’abord, la question des langues. Pendant longtemps, la salle de presse était uniquement en français. Et ça a été le cas jusqu’à la fin des commissions Delors et encore un petit peu après. Ensuite, ça a été ouvert à l’anglais et aujourd’hui, c’est devenu essentiellement monolingue. Donc, on est passé d’un monolinguisme à un autre. Il est clair que les médias ont un rôle vis-à-vis des citoyens qui s’expriment dans bien d’autres langues. Donc là, il y avait un effort à faire et plusieurs ont essayé de faire cet effort, notamment Agence Europe, Euronews et Euractiv lui-même. Quant à Europolitique, ça a existé en deux langues, mais cette société a disparu. 

 

Antoine Lheureux: Et depuis, comment ont évolué les médias spécialisés? 

 

Christophe Leclercq:Les autres évolutions qu’on peut noter dans les médias spécialisés, je dirais qu’il y a une double dynamique, à la fois de concentration, parce que beaucoup sont morts. Il y avait beaucoup de petites tentatives, souvent entre Bruxelles et une capitale nationale, en anglais, en allemand, en espagnol, etc, qui ont échoué. Et par ailleurs, il y a des nouveaux entrants qui ont plutôt bien réussi. Et ce qui a amené au secteur des médias spécialisés d’aujourd’hui, qui est très riche, qui est beaucoup plus gros qu’à l’époque, à la fois en termes de chiffre d’affaires et surtout en nombre de journalistes. 

 

Antoine Lheureux: Pour en revenir aux Institutions Européennes, Avez-vous observé, au fil du temps, un changement d’attitude à l’égard des médias, en particulier des médias spécialisés en Europe comme Euractiv ? Peut-on identifier un moment de bascule ?

 

Christophe Leclercq: Je vois deux moments de bascule. D’abord, l’acceptation d’Euractiv et d’autres médias internet par le corps de presse. Ce n’était pas gagné au départ d’avoir des cartes d’accréditation, ce qui paraît difficile à comprendre aujourd’hui. Et en ce qui concerne les institutions, il y a eu la distinction entre d’une part, la politique de communication et d’autre part, une politique sectorielle concernant les médias. C’est en 2004 que la Commission a sorti les programmes de soutien aux médias de la DG Communication. Et c’est le moment où il y a d’ailleurs eu une commissaire spécialisée à la communication et de parole, la suédoise Margot Wallström, tandis que la luxembourgeoise Reding s’occupait des télécoms et des médias.

 

Antoine Lheureux:  C’est donc au début des années 2000 que la bascule s’opère, sous l’influence de Margot Wallström ?

 

Christophe Leclercq: D’autant plus que c’est le moment des deux référendums négatifs en France et aux Pays-Bas, qui a amené le plan D et un certain nombre d’autres initiatives de communication et d’écoute des citoyens, n’ont pas Tout était couronné de succès, mais c’est aussi à ce moment-là qu’on s’est rendu compte qu’il fallait réfléchir à la solidité économique du secteur des médias et essayer de commencer à avoir une politique sectorielle. Ce qui n’a pas été fait pendant au moins 10 ans. Il y avait une sensibilisation à ces questions. C’est le moment également de l’arrivée en force des nouveaux modèles économiques. Les médias ont perdu l’essentiel de la publicité qui est partie vers les GAFA, les plateformes américaines. Ils ont également perdu une grande partie de leurs abonnements puisque beaucoup d’informations se trouvaient gratuitement sur le Web. Euractive, quelque part, faisait partie du problème, mais aussi de la solution.

 

Antoine Lheureux: Est-ce que le véritable angle mort, finalement, ce n’est pas le niveau national — là où se joue encore l’essentiel du pouvoir politique et médiatique ?

 

Christophe Leclercq:Tout à fait. Mais l’Union européenne est faite d’État membre avant tout et non pas des institutions bruxelloises. Le problème, c’est que les médias, comme un certain nombre d’autres choses comme la défense. C’était un peu la chasse gardée des gouvernements nationaux. Il y a des relations symbiotiques, généralement transparentes, mais en tout cas, symbiotiques entre les gouvernements nationaux et la presse nationale. Et traditionnellement, dans chaque collège de la Commission, il y avait un groupe d’experts ou un groupe de commissaires qui s’occupait des médias, essentiellement pour limiter la concentration des médias et parfois pour soutenir des législations que les médias considèrent comme négatives. Les médias, pendant longtemps, considéraient l’Union européenne comme un problème en limitant leur accès à la publicité, alors qu’aujourd’hui, les médias espèrent que l’Union européenne s’occupe plus de leur secteur d’une façon positive. 

 

Antoine Lheureux: Qu’est-ce que ça implique de s’occuper de leur secteur de façon positive? Justement quels sont aujourd’hui les instruments européens de soutien aux médias – qu’il s’agisse de régulation, de programmes de financement ou d’accès à l’information institutionnelle ? 

 

Christophe Leclercq: Aujourd’hui, on a deux axes qui sont relativement bien utilisés. C’est l’axe réglementaire. On a limité certaines qui faisaient obstacle au développement des médias. On a compris qu’il fallait différencier les choses. Il y a des exceptions pour les médias, etc. Il y a des statuts de services publics pour certains d’entre eux, comme les agences de presse. Dans la dimension budgétaire, ça a longtemps été controversé. Les médias eux-mêmes ne voulaient pas d’argent communautaire.

 

Antoine Lheureux: Ça a longtemps été controversé ou controversé.

 

Christophe Leclercq: Oui, d’accord. D’autre part, concernant la dimension budgétaire, ça a longtemps été controversé. Les médias eux-mêmes ne devaient pas avoir des subventions européennes parce qu’elles étaient généralement liées à des contrats qui mettaient un certain nombre de limitations. Ils sont devenus beaucoup plus pragmatiques aujourd’hui, tout en essayant de respecter, bien entendu, les principes d’indépendance éditoriale Il y a une quinzaine d’années, l’Union européenne a également essayé de développer ses propres médias. Et on peut dire que globalement, ça n’a pas été un succès. Je les mentionnerai rapidement. Il y a Euranet en radio qui continue plus ou moins. Il y a eu Presse Europe qui visait à traduire la presse nationale, mais c’était issu de l’expérience de courrier international qui continuait à bien fonctionner. Mais l’extension européenne n’a pas duré. Il y avait une tentation de contrôle excessive de la part de la Commission européenne. Il y a eu également une web TV autour du Parlement européen qui a été vraiment un éléphant blanc très coûteux et un échec complet. Et puis, d’une façon indirecte, il y a Euronews, sujet qui continue d’être controversé. Il y a eu à peu près 350 millions d’euros investis dans Euronews pour finalement un acteur qui n’est pas encore aussi important que les chaînes nationales, mais Euronews continue.

 

Antoine Lheureux: Avec le recul, peut-on dire que les médias sont devenus un objet de politique publique à part entière au niveau de l’Union européenne ? Où reste-t-on encore dans une approche incomplète ?

 

Christophe Leclercq:Il y a eu la création, il y a une dizaine d’années, de la direction média de la DG de la Direction générale Connect à la Commission européenne. Et j’étais plein d’espoir pour cette direction. Enfin, il allait y avoir une politique sectorielle pour les médias, de les traiter comme un secteur économique, comme l’automobile et comme dans le passé, l’acier ou l’agriculture. Mais malheureusement, l’angle principal a été la réglementation des GAFA qui est nécessaire, mais pas suffisante. Et c’est maintenant enfin qu’on se préoccupe vraiment d’une politique sectorielle pour l’ensemble des médias. Et on en reparlera plus tard, je crois.

 

Antoine Lheureux: On y reviendra oui. Pour conclure, Que révèle, selon vous, le parcours d’un média comme Euractiv sur la manière dont l’Union européenne construit ses politiques publiques : par ajustements successifs, par réaction aux crises, ou par réelle stratégie à long terme ?

 

Christophe Leclercq: Il n’y a pas eu de stratégie de long terme concernant les médias. Je pourrais citer un grand de rapports, mais finalement, il y a eu beaucoup d’intentions et relativement peu d’actions. Pour revenir au cas d’Euractiv, ce qui a été très important, c’est la décentralisation, c’est-à-dire le fait de s’associer dans une douzaine de pays, soit à des entrepreneurs média, avec typiquement un éditeur et un rédacteur en chef qui prenaient les choses en main, soit à des groupes média existants, et donc de décentraliser l’information sur l’Union européenne. Le reste de la presse spécialisée est essentiellement anglo-saxonne. Et maintenant que la Grande-Bretagne a quitté l’Union européenne, essentiellement non extérieure à l’Union européenne, c’est un problème. Comme j’ai dit, Un gouvernement démocratique ne peut pas fonctionner sans une presse libre et j’ajouterais libre et domestique. Nous n’avons pas, au niveau des médias spécialisés, une presse domestique suffisante. C’est la raison pour laquelle on a choisi chez Euractiv de rejoindre le groupe Mediaeus, qui est un groupe belge, en espérant qu’il continue notre ligne à la fois indépendante et constructive et aussi multilingue. Ça, l’avenir le dira.

 

Antoine Lheureux: Dans cet épisode, nous avons vu comment l’émergence des médias européens répondait à une nécessité : celle, pour les institutions, de s’ouvrir davantage et de structurer un débat à l’échelle du continent. Nous avons également observé comment, progressivement, le secteur des médias est entré dans le champ des politiques publiques européennes – par touches successives, à travers des instruments concrets, dans une dynamique encore incomplète mais désormais installée. Mais cette évolution soulève une autre question, tout aussi centrale. Si l’Union européenne reconnaît aujourd’hui l’importance stratégique de l’information, pourquoi n’existe-t-il toujours pas de grand média européen grand public ? Quels rapports de force, quels équilibres économiques, quels choix politiques expliquent cette absence? C’est ce que nous analyserons dans le prochain épisode d’Affaires européennes, consacré aux rapports de pouvoir qui structurent le paysage médiatique européen. À très vite.